Toi aussi, gagne ton bypass

Je suis grosse. Je suis obèse. Depuis à peu près toujours. Je connais très bien les frontières de mon corps et j’ai grandit en même temps que mes bourrelets.
Mon corps et moi n’avons pas toujours été copains. Mais on s’entend de mieux en mieux.
J’ai des TCA. Depuis très longtemps. C’est d’une banalité affligeante. Je mange pour me remplir, pour me rassurer. Du gras, du sucre et tout le reste comme anxiolytique compulsif.
Je suis malade mentale. J’ai un TAG. Je peux donc trouver 5 sujets d’angoisse en me brossant les dents, je fais 14 infarctus du myocarde par semaine et à peu près quelques AVC. Je mange des médicaments.
Je suis gouine. Depuis à peu près toujours, aussi.
C’est donc autant de raisons pour lesquelles les médecins et moi avons une relation un peu compliquée.

J’ai mal au ventre depuis des années. Au départ un peu de temps en temps. Une brulure dans le sternum. Peu de fois par mois. Puis la douleur devient de plus en plus présente. Elle irradie dans le dos. Les épisodes sont espacés. Je ne vais pas chez le médecin pour si peu. J’ai passé 10 ans sans en voir un. Ce ne sont pas des douleurs qui vont me faire flancher.
Je me soigne avec du citrate de betaïne et des pansements gastriques. Le plus souvent j’attends que ça passe. Ça m’arrive la nuit. Je fini par tomber de fatigue. Le lendemain je n’ai plus mal.
Ça continue de m’arriver alors que j’habite à l’autre bout de la planète et que je compte les bouts de chandelles. Je ne paierai pas une journée de salaire pour aller chez le médecin.

De toutes façon ça doit être somatique. Comme mes AVC. Ce n’est rien ça va passer. On mettra ça sur le compte de l’angoisse. Comme le reste.
Ou alors, je suis grosse et je me gave. C’est forcément la raison des maux de ventre.
Je n’ai pas envie de me l’entendre dire, puisque je me le dis déjà moi même.

Je rentre en France. Les douleurs deviennent insupportables. De plus en plus fréquentes. Je manque des jours de boulots parce que je passe des nuits à me contorsionner dans mon lit. La seule qui me soulage maintenant, c’est de vomir. C’est très efficace. Je vomis jusqu’à deux fois par jour. Certaine fois, je ne garde aucun repas plusieurs jours d’affilés. C’est magique, je maigris.
Je me décide à aller voir mon médecin. J’y retournerai 5 ou 6 fois. Il sait que la fibroscopie est une source d’angoisse intarissable. Mais force est de constater que rien ne fonctionne.
Avec le temps, l’ulcère que j’ai dans la tête se transforme en cancer.

Et voilà, bien fait pour ta gueule, t’avais qu’à pas te gaver de gras pendant 25 ans.

Mon médecin, qui ne me fait jamais monter sur la balance, m’explique que ce n’est pas forcément dû à mon alimentation, ni à mes TCA qui se sont calmés en même temps que mon traitement psy à fonctionné.

Cette fois je n’y couperai pas. « On va devoir aller voir ce qu’il se passe ». Je prends donc rdv pour cette fameuse fibroscopie qui m’angoisse autant que son anesthésie générale. Je le sais que je vais avoir droit à des commentaires sur mon poids. Je m’y prépare. Je côtoie suffisamment de grosSEs dans la vraie vie et sur les réseaux sociaux. Et puis surtout je vis avec moi depuis 30 ans.

Clinique de l’Alma. Il paraît que je vais chez un ponte. J’ai d’abord rdv chez l’anesthésiste. Il parait qu’il va me dire que je vais mourir.
« – Vous pesez combien ?
-120 kilos aux dernières nouvelles mais je me suis pas pesée depuis 5 ans.
-Vous prenez pas de traitement régulier ?
-Si des antidépresseurs.
-Pas de problèmes cardiaques ou respiratoires
-Non
-Vous etes essoufflées rapidement ?
-Oui
-Bon, tout est okay, pour votre léger sur poids, qui n’est pas si léger, ça rend pas les choses plus difficiles, mais c’est plus risqué du coup. On se revoit dans une semaine. Ne mangez pas, ne buvez pas, ne prenez pas vos médicaments, 8h avant l’intervention. »

C’est cool, parce que de toutes façon j’ai tout vomis. Alors à l’heure de l’intervention, 16h30, j’ai dans le ventre un café noir et quelques clopes. Une infirmière avec l’accent du sud vient me chercher. Ma copine m’accompagne, elle lui dit qu’elle doit m’attendre dans la salle d’attente et qu’elle ne me reverra que dans 2h.

Un entretien rapide :

« – La personne a prévenir en cas d’urgence, c’est … ?

– Une amie.
– Et la personne qui vous accompagne, c’est votre compagne ?
– Oui.
– Vous etes bien a jeun ? »
… J’apprécie le naturel avec le quel elle se refaire à ma nana.
– Vous etes difficile à piquer, c’est écrit dans votre dossier ?
– Non ! J’ai jamais eu aucun soucis. Et puis l’anesthésiste ne m’a pas examinée de toutes façons … »

Le premier tensiomètre ne fonctionne pas, parce qu’il est trop petit pour mon bras. Elle le change, sans commentaire et sans sourciller, elle a le matos qu’il faut. Elle me donne la tenue règlementaire. Charlotte et chaussettes en papiers assortis. Blouse adorablement bleu moche. Evidemment taille unique. Evidemment non prévue pour couvrir mon cul, laisser à mon gros cou la place de ne pas suffoquer et à mes épaules larges de ne pas tendre le tissus de façon fort peu confortable.

– C’est pas prévu pour les grosses dames cette affaire.

– Oh laissez le ouvert, de toutes façons vous allez être allongée tout le long, vous en faites pas ou verra rien.

Merci infirmière Super Cool. Tu seras la seule personne à me metre à l’aise dans cette clinique.
Je vois mon médecin pour la première fois. Une infirmière lui a passé l’ordonnance de mon médecin traitant. « Tout va bien ? » Genre ça t’interesse …

Mon anesthésiste, dont j’ignore toujours le nom arrive dans mon champ de vision accompagné d’une soignante en blouse rose. Il est à une cinquantaine de centimètre de moi.

– Pour une fois c’est pas pour un bypass.

Je ne sais pas ce qu’il a voulu dire.

– Je t’ai mis tout ça là, dit il à la soignante en rose, au cas où ça se passe mal. Je suis à 20 centimètres de lui, j’ai envie de mourir de peur. Mais ne vous en faites pas, tout vas bien se passer, se rattrape-t-il avec un sourire faussement bienveillant et vraiment constipé.
– Bonjour, je suis l’infirmière anesthésiste, je vais vous poser le cathéter.
Enfin ce n’était peut être pas un cathéter, mais j’ai beaucoup regarder Urgences. Elle me pique deux fois, trois fois … J’ai deux machins à aiguilles dans la main, un devant, un derrière, elle en retire un, j’ai mal, c’est chiant, c’est inconfortable, j’ai envie de l’enlever, avec les dents s’il faut.

Je suis toujours morte de trouille et je ne me rends pas compte que je m’endors, ni que je me réveille. Okay, j’ai survécu, pas de séquelles pulmonaires, cardiaques, neurologiques, je ne suis pas un navet. Je me sens mieux.

De la salle de réveil je passe à une chambre. Je n’avais qu’une peur c’est que des brancardiers aient à me soulever à un moment de mon hospitalisation, ou que mon cul ne rentre pas dans un fauteuil. Heureusement, les lits sont assez larges pour moi, je peux me déplacer seule d’un brancard à l’autre et on ne me met pas sur un fauteuil.

Le retour du Dr …
– Vous n’avez rien, c’est fonctionnel. Une petite irritation due aux vomissements. Et sinon pour votre petit problème de surpoids, vous avez l’intention de faire quelques chose ?

– Non absolument pas, je me connais comme ça, je suis très bien.
– Vous n’avez jamais envisagé le bypass ?
– Non merci.
Je n’ai rien, mais on m’a vendu un bypass, alors que j’ai un trouble psy et des TCA moyennement réglées …

Je ressors de l’hôpital groggy, sans réponse, mais avec la certitude que je n’ai pas été traité comme une patiente non grosse. J’ai envie de fumer et de dormir. Je vomirai demain. En attendant, je cultive mon gras. Politique.

Queen Mafalda

illustration : Carte de Cirque Vintage
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