YAaF, 27 ans

Je suis YAaF, j’ai 27 ans et je suis une femme cis. Mesurant 1m80, je mets une taille 54 voire 56. Selon les marques, je peux passer du 52 au 58, et je me qualifie donc comme grosse, genre une vraie grosse, pas de doute quand on me voit, on ne se dit pas que je suis rondelette ou potelée ou avec quelques kilos en trop. Je suis grosse, le genre « inacceptable » puisque je n’ai pas une silhouette en 8 mais en O, avec la majeure partie de mon poids dans le ventre et la poitrine.

Le mot « grosse », c’est compliqué. J’essaye de revendiquer ce terme au maximum, d’en parler, de dire aux autres et à moi-même qu’il ne s’agit que d’un qualificatif et non d’un jugement de valeur mais notre société impose une valeur morale négative à ce mot. Être traitée de grosse m’a fait mal pendant longtemps alors même que je le suis, grosse, donc pourquoi cette douleur que ce mot a pu provoquer. C’est certainement parce que selon les conventions esthétiques actuelles, il n’y a rien de pire que d’être grosSE, mais il n’y a pas que l’aspect esthétique, largement conspué, il y a aussi toutes les valeurs morales négatives attribuées à ce qualificatif

Mon parcours avec le poids est conflictuel et très ancien. J’ai commencé à être considérée en « surpoids » dès mon plus jeune âge, avant même d’avoir 4 ans.  J’ai donc toujours été considérée comme grosse même si, rétrospectivement, quand je vois des photos de moi petite fille, je vois juste une gamine légèrement potelée. Mon poids a décollé au moment de l’adolescence où je suis passée d’enveloppée à grosse.

Bien sûr, je n’apprendrai rien aux autres grosSE si je dis que mon enfance a été misérable à cause de mon poids. Insultée à l’école par les camarades, des insultes que jamais un professeur n’a réprimandées, j’ai eu un passage où je me suis montrée extrêmement agressive et violente physiquement pour arrêter d’être la grosse chahutée et devenir la grosse brute. Chaque rire, chaque regard, chaque sourire d’un camarade de classe me laissait à penser qu’on se moquait de moi, qu’on m’insultait. J’ai privilégié l’attaque comme mode de défense, agressant physiquement les garçons de ma classe et créant un clan de brutes féminines autour de moi. Cela m’est très vite passé car, après plus de 10 ans à être ballotée de médecin en médecin, on m’a diagnostiqué un problème de santé classé comme « maladie rare ou orpheline » qui, entre autres, cause ou aggrave la prise de poids via une panoplie de différents symptômes et syndromes.
À partir de ce moment, toute violence physique m’a quittée car je n’avais plus à défendre mon existence dans la mesure où je « n’y étais pour rien » dans mon surpoids. Même si j’ai appris plus tard que cette notion est très problématique et qu’aujourd’hui je suis enfin éduquée sur les concepts de « good fatty » « bad fatty ».

J’ai été médicamentée, suivie médicalement, etc. Sans résultats. Mais avec une raison à ce surpoids. Jusqu’à mes 16/17 ans je n’ai rien connu d’autre que la restriction alimentaire, les régimes ultra sévères, la sport à outrance, la diététique, encore plus de sport, etc… tout ça sans résultats probants bien sûr car on ignorait encore les mécanismes de mes soucis de santé. J’ai développé une « anorexie volontaire » pendant quelques temps. J’ai tout bonnement arrêté de manger pendant plusieurs semaines, puis, je n’en sais trop rien, mais cette « anorexie volontaire » (je l’appellais comme ça car j’espérais réellement devenir anorexique) s’est juste transformer en une restriction alimentaire quasi-totale vitale pour moi. Pendant plusieurs mois je n’ai quasi rien mangé et bien sûr, j’ai maigri un peu, oh presque rien, mais suffisamment pour que ma non-alimentation, plutôt que d’inquiéter, soit vu comme une bonne chose. J’ai fini par cesser en voyant une amie très proche tomber dans la boulimie-anorexie, je me suis forcée à en parler à la psy qui me suivait à l’époque -pour encaisser le choc du diagnostic de ma maladie- et j’ai recommencé à m’alimenter.

Toute cette histoire pour dire que je n’ai jamais eu une relation normale et naturelle avec la nourriture. Aujourd’hui, 10 ans après ces épisodes, je suis toujours en conflit avec la nourriture mais j’ai arrêté les régimes restrictifs qui me tuaient à petit feu. Je mange quand j’ai faim. J’ai fini par m’accepter en tant qu’être humain, en tant que corps gros, et j’arrive même à me trouver belle parfois. J’apprends à faire la paix avec moi-même afin de mieux lutter contre les attaques incessantes grossophobes de notre société. Je ne peux pas dire que je m’aime vraiment, mais j’ai appris à me respecter, à respecter les grosSEs et les gens qui s’écartent d’une certaine norme sociale. Je pense que mon poids m’a, dans une certaine mesure, forcée à être quelqu’un de meilleur, d’ouvert et de compréhensif. Enfin, je l’espère.

MEDICAL

 

J’ai eu une épine calcanéenne au talon, dans ma famille c’est assez courant, mais cela peut provenir du poids. Et sinon je pense que ma santé mentale fragile est directement liée à mon poids ou plutôt aux traumatismes subis parce que je suis grosse (anxiété généralisée, dépression, etc.).

Difficile de choisir mon expérience la plus traumatisante avec un médecin …
Une endocrinologue, celle-la même qui m’a diagnostiquée, qui ne cessait de m’humilier pour mon poids en me traitant comme une idiote finie, me traitait de menteuse par rapport à mon carnet alimentaire ou mon exercice physique. Quand elle me pesait, elle me forçait à regarder le poids, elle me disait que c’était laid d’être gros et qu’il fallait remédier à ça. Quand elle analysait mon carnet alimentaire, cela ressemblait presque à un interrogatoire de police, genre série TV. Elle me disait que je mentais, me forçait à « avouer » mes fautes….

Elle mentait aussi. Quand elle me prescrivait des « menus » uniquement à base de salade verte, je lui disais que j’avais encore faim et que je me sentais faible avec cette alimentation, elle se moquait de moi et disait en rigolant que « la salade verte ça remplis bien le ventre »….. Elle a forcé mes parents à venir à une consultation, les a humiliés en leur disant qu’ils ne savaient pas me surveiller, que manger devant la TV n’était pas de l’exercice physique (elle pensait vraiment que je ne faisais que ça), elle leur a carrément expliqué comment se servir d’un vélo. Le tout devant moi.

Chaque consultation (à un moment j’ai été forcée de la voir toute les semaines pour mon traitement) me faisait ressortir en pleurant, j’angoissais toute la semaine de devoir la voir…. Qui plus est, elle me donnait un traitement qui me rendait extrêmement malade et je ne cessais de lui dire mais elle disait que je devais m’adapter. Je suis restée deux ans avec ce traitement qui me rendait malade comme un chien avant d’œuvrer en douce pour réussir à changer d’endocrinologue (consultations à l’hôpital), la nouvelle endocrinologue m’a de suite changé le traitement…. et traitée avec un peu plus de respect.

Pendant ces deux ans, j’ai été hospitalisée quelques jours et j’ai eu une compagne de chambre ayant la même spécialiste (la première) et elle m’a confiée qu’elle aussi ressortait toujours en pleurant, en se sentant humiliée. J’avais 18 ans et elle 50. Nous n’étions pas deux ados émotives.

Cette expérience a fini d’achever le peu de confiance que j’avais dans les représentants du corps médical. Je n’ai plus aucune confiance en eux, j’ai du mal à aller chez le médecin quand j’ai un problème et attend en général que la souffrance soit insupportable et même au-delà avant de consulter…

J’ai aussi subi une échographie il y a environ un  an  pour vérifier mes reins. J’ai déjà eu des échographies avant, d’à peu près partout au niveau de l’abdomen, et bien que ce soit assez inconfortable, je n’ai jamais été mise en souffrance. Mais là, ce médecin appuyait extrêmement fort, j’avais vraiment excessivement mal et je le lui disais et il ne cessait de répéter que c’était à cause de l’épaisseur abdominale…. il l’a même précisé dans le compte-rendu…… quand j’ai revu ma généraliste (un médecin bienveillant), elle m’a dit que c’était n’importe quoi, qu’on faisait de bonnes échos à des femmes enceintes et même à des femmes enceintes ET grosses et que rien ne justifiait qu’on fasse mal à une patiente dans ce contexte… J’en ai gardé des bleus sur l’abdomen….

Je redoute vraiment tous les spécialistes mais le gynécologue est peut-être celui que je redoute le plus. Il peut dire les mêmes vacheries que les autres alors qu’on a les pieds dans les étriers, autrement dit, quand on est encore plus vulnérable…..

Avant de tomber sur une généraliste formidable qui me voit comme un être humain, TOUS les médecins que j’avais vu traitent tous mes problèmes sous l’angle de l’obésité. Un rhume, une entorse au poignet, de l’acné, des otites, une entorse à la cheville, des abcès cutanés, etc. absolument TOUT était traité par du doliprane et un régime. Bien sûr, ma santé en a violemment pâtis.

Je trouve les jeunes beaucoup plus bienveillants et à l’écoute. Les plus âgés sont en général odieux et infantilisant au possible.

Pour que je qualifie unE medecin de bienveillantE, iel doit me traiter comme un être humain complexe et non comme un poids sur une balance. Ce n’est pas compliqué pourtant.

J’accepte qu’unE medecin me parle de mon poids quand il s’agit d’un généraliste que je compte prendre comme médecin traitant afin d’être sûre de ne pas tomber sur unE grossophobe. J’accepte d’en parler une fois, rapidement, en faisant comprendre qu’il ne faudra pas ma prendre la tête avec ça.

Maintenant, j’ose répondre, mais je n’ai jamais quitté un cabinet. J’ai eu, il y a quelques années, à crier sur un médecin pour qu’il observe pour de bon une grosseur sur le sternum qu’il avait à peine regardée au début. Je n’aurais jamais osé me comporter de la sorte si quelques mois auparavant le même problème médical,  pris à la légère malgré mes protestations, n’avait pas failli me coûter le vie (septicémie prise en charge aux urgences le lendemain d’une consultation médicale chez mon médecin traitant qui n’avait pas jugé mon état suffisamment préoccupant pour me donner autre chose que des antibiotiques habituellement utilisés contre… l’acné.). Il m’a prescrit un traitement que je venais de prendre et qui n’avait rien donné alors que je lui avait dit. J’ai donc violemment protesté à nouveau et lui ai dit de faire son job. Il a accepté, m’a touchée pour la première fois de la consultation et a remarqué que la grosseur était proche du cœur…. J’ai dû filer aux urgences… où j’ai été traitée car c’était en réalité très très préoccupant comme situation. Depuis cette histoire, j’ose ouvrir mon clapet, mais il m’arrive de ne me taire quand la douleur, la fatigue et la lassitude m’accablent toutes en même temps. Alors, oui, je n’hésite plus (trop) à répondre car la grossophobie et le sexisme du corps médical m’ont quasiment tuée pendant mon adolescence.

J’en ai d’autres, des « anecdotes » chez le médecin, mais il me faudrait un mois complet pour tout rédiger.

ESPACE PUBLIC

L’espace public français m’a toujours paru « étroit » et « malveillant ». Je me sens étriquée depuis toujours. En effet, je combine la largeur et la hauteur car je suis en plus assez grande pour une femme (plus d’1m80), alors je me suis toujours sentie comme une sorte de « phare », impossible de ne pas me voir. L’espace public c’est juste l’enfer. Déjà il y a les gens, il y a ceux qui se fichent pas mal de moi, ils ont mieux à penser (et c’est très bien), il y a quelques licornes de-ci de-là qui se montrent sympathiques et puis il y a « les autres ». Hommes, femmes, enfants, peu importe l’âge, le genre, la classe sociale, etc., il y a toujours des regards mauvais, malveillants, des réflexions odieuses et parfois mêmes des agressions physiques ou verbales directes.

Et s’il n’y avait qu’eux… mais il faut en plus que l’espace public soit matériellement une entrave dans ma vie. Comme je le disais, je suis grande ET grosse et si je devais dresser une liste de tous les endroits où je ne suis pas à l’aise… Au cinéma les sièges sont étroits et il ne me reste jamais de place pour les jambes. Dans les bars et les restaurants, les fauteuils en plastique fragile munis d’accoudoirs souvent trop bas pour que les grands puissent s’en servir sans s’avachir sont aussi de vrais supplices qui rentrent dans les flancs, scient les bourrelets, font mal au corps, mais aussi à l’esprit car quelle personne grosse va dire devant tout le monde que siroter un panaché sur une terrasse est un réel supplice car l’espace n’est pas adapté ?
L’espace public n’a été adapté que pour des corps rentrant dans toutes les moyennes, sans prendre en compte la diversité des besoins des personnes selon leur poids, leur taille, leur validité.  Je ne m’y sens ni bienvenue, ni à ma place.

N’ayant pas de voiture, je suis obligée de prendre les transports en commun depuis plus de 10 ans, que ce soit pour les études ou pour le travail. Bien sûr je ne m’y sens pas à l’aise. Les sièges sont étroits et ne laissent aucune place pour les jambes, les allées sont très étroites aussi, difficile de circuler pour rejoindre un siège ou même un  endroit qui ne soit pas bondé. Quand je prends les transports en commun, je regarde les gens de poids et taille « moyens » et même eux serrent les jambes, se rajustent, se décalent, se compriment….. comment quelqu’un sortant de la moyenne pourrait y trouver le moindre confort ?

J’ai pris de nombreuses fois l’avion car j’adore voyager, surtout dans des contrées un peu plus bienveillantes face à la différence (je trouve la France extrêmement rétrograde sur ce sujet) et l’expérience est assez contrastée. Bien sûr, je panique toujours à  l’idée qu’arriver à l’aéroport on veuille me faire payer un siège de plus en constatant mon envergure. Heureusement ça ne m’est jamais arrivé mais j’appréhende à chaque fois. Et puis ensuite, il y a l’habitacle de l’avion avec ses allées étroites et ses sièges encore plus étroits. Je prends toujours un siège côté allée si c’est possible pour pouvoir compresser mon corps vers l’espace vide et aussi étendre si possible mes jambes. Bien sûr, même si je me fais plus petite que mes compagnons de voyage, il arrive fréquemment qu’ils aient l’air ennuyé de ma présence alors que je veille à ne pas « déborder » sur leur siège, à ne pas utiliser les accoudoirs et à ne surtout pas bouger. Les vols les plus longs sont souvent une véritable torture à la fois physique et psychologique…. Cependant depuis quelques temps j’ai appris à un peu plus m’occuper de mon bien-être donc je n’hésite pas à aller voir les hôtesses de l’air pour demander s’il reste des places libres afin d’être dans une rangée moins peuplée ou alors sur un siège prend d’une sortie de secours, etc. Toutes les hôtesses de l’air avec qui j’ai parlé, à qui j’ai demandé des arrangements ont toujours été adorables et ultra discrètes. Du coup je n’ai plus peur du tout de demander une extension pour la ceinture, avant même d’avoir vérifier si la ceinture est trop courte ou non. Par contre, les membres masculins du personnel de bord ont toujours été odieux face à mes demandes ou à ma simple présence.

Je n’ai plus la moindre illusion sur la capacité des equipements pibliques à m’être agréable. Je sais que je serai étriquée quoi qu’il arrive. Sauf sur les bancs bien sûr. Quoique depuis quelques temps on voit fleurir des bancs avec accoudoirs même sur la partie centrale…….

Pour être à l’aise, je me comprime, j’essaye de me rendre invisible…. Mais depuis quelques temps j’essaye tout simplement de faire abstraction et j’ai commencé à ouvrir mon clairon et a arrêté d’être le plus invisible possible. Je ne me sens jamais à l’aise physiquement car le corps est sans cesse mis en souffrance, mais au moins je suis plus à l’aise avec moi-même (bref, c’est la technique du « je vous emmerde »).

Il y a tellement de remarques et d’insultes. Certaines sont si violentes que je préfère ne pas les évoquer. Le plus dur ce sont les gens qui au détour d’une conversation sous-entendent (ou disent carrément) qu’il faudrait ré-ouvrir des camps de concentration pour les gros car « pendant l’Holocauste, y’avait des gros peut-être hein ?? hahahaha ! ». En tant que descendante de survivants des camps de la mort c’est excessivement difficile à entendre et réellement traumatisant à des degrés assez inouïs.
Sinon il y a les habituelles « grosse truie/grosse salope/boudin/grosse vache/etc. » gratuits, lancés comme ça par des gens que ça fait rire…. et aussi par les hommes après un refus de ma part suite à leurs avances… Il y a aussi beaucoup d’insultes qui ne mentionnent pas directement le poids mais je me demande si ceux qui les profèrent ne s’attaquent pas à moi à cause du poids (« sale pute/salope/connasse »). Et il y a aussi les gens qui, sûrement pour se protéger, vous harcèlent sans jamais mentionner votre poids… mais pourquoi ils choisissent systématiquement des grosSES hein ?

Parfois il n’y a pas de remarques mais je vois comment les gens se comportent, à quel point ils se comportent différemment avec mes amiEs minces : les commerçants sont plus sympathiques, les gens s’excusent s’ils les bousculent, ce genre de choses.

DEMAIN

S’il fallait faire un vœu raisonnable, je dirais simplement : que l’on nous écoute. Pour qu’enfin l’on prenne conscience de notre douleur. Et que l’on soit traitéEs avec respect. Peu importe notre apparence, race, genre, religion, etc.

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